Tendência técnica

STIEGLER, Bernard. La technique et le temps. La faute d’Épiméthée. Paris: Galilée, 1994.

Le concept de tendance technique doit beaucoup à celui que l’on trouve dans L’Évolution créatrice [1905], et ce n’est pas vrai que de la biologie bergsonienne. Bergson analyse la matière comme « tendance à constituer des systèmes isolables, qui se puissent traiter géométriquement. […] Mais ce n’est qu’une tendance. La matière ne va pas jusqu’au bout, et l’isolement n’est jamais complet » (Évolution créatrice, PUF, coll. « Quadrige », p. 10). L’analyse bergsonienne du rapport organique/inorganique confirme plus loin que le concept de tendance technique comme couplage de l’homme à la matière est déjà contenu dans le concept bergsonien : « La vie est, avant tout, une tendance à agir sur la matière brute. Le sens de cette action n’est sans doute pas prédéterminé : de là l’imprévisible variété des formes que la vie, en évoluant, sème sur son chemin. Mais cette action présente toujours, à un degré plus ou moins élevé, le caractère de la contingence ; elle implique tout au moins un rudiment de choix. Or, un choix suppose la représentation anticipée de plusieurs actions possibles. Il faut donc que des possibilités d’action se dessinent pour l’être vivant avant l’action même » (ibid., p. 97).

Toute la génétique de Leroi-Gourhan, enracinant les premiers éléments de l’évolution proprement technique dans le plus lointain passé zoologique, relève du point de vue où « la vie apparaît comme un courant qui va d’un germe à un germe par l’intermédiaire d’un organisme développé. Tout se passe comme si l’organisme lui-même n’était qu’une excroissance, un bourgeon que fait saillir le germe ancien travaillant à se continuer en un germe nouveau. L’essentiel est la continuité de progrès qui se poursuit indéfiniment, progrès invisible sur lequel chaque organisme visible chevauche pendant le court intervalle de temps qu’il lui est donné de vivre ». L’originalité de Leroi-Gourhan, c’est d’analyser la poursuite de cette tendance vitale hors des organismes eux-mêmes, dans la matière inorganique s’organisant – par le fait de l’« intentionnalité » anthropologique.

Tout comme la tendance technique, la tendance biologique est imprévisible, « plus on fixe son attention sur cette continuité de la vie, plus on voit l’évolution organique se rapprocher de celle d’une conscience, où le passé presse contre le présent et en fait jaillir une forme nouvelle, incommensurable avec ses antécédents. Que l’apparition d’une espèce végétale ou animale soit due à des causes précises, nul ne le contestera. Mais il faut entendre par là que, si l’on connaissait après coup le détail de ces causes, on arriverait à expliquer par elles la forme qui s’est produite : de la prévoir il ne saurait être question » (A. Leroi-Gourhan, L’Homme et la Matière, op. cit., p. 27). Cette imprévisibilité est liée à une irréversibilité de la tendance : « Sans doute nous ne pensons qu’avec une petite partie de notre passé ; mais c’est avec notre passé tout entier, y compris notre courbure d’âme originelle, que nous désirons, voulons, agissons. Notre passé se manifeste donc intégralement à nous par sa poussée et sous forme de tendance, quoiqu’une faible part seulement en devienne représentation. De cette survivance du passé résulte l’impossibilité, pour une conscience, de traverser deux fois le même état. Les circonstances ont beau être les mêmes, ce n’est plus sur la même personne qu’elles agissent, puisqu’elles la prennent à un nouveau moment de son histoire » (Bergson, ibid., p. 5).

De plus, la tendance pose le problème de l’individuation que l’on retrouvera chez Simondon, et d’un jeu conflictuel rappelant la dynamique du système technique rencontrée chez Gille : « Le biologiste qui procède en géomètre triomphe trop facilement ici de notre impuissance à donner de l’individualité une définition précise et générale. Une définition parfaite ne s’applique qu’à une réalité faite : or, les propriétés vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de réalisation ; ce sont moins des états que des tendances. Et une tendance n’obtient tout ce qu’elle vise que si elle n’est contrariée par aucune autre tendance : comment ce cas se présenterait-il dans le domaine de la vie, où il y a toujours, comme nous le montrerons, implication réciproque de tendances antagonistes ? En particulier, dans le cas de l’individualité, on peut dire que, si la tendance à s’individuer est partout présente dans le monde organisé, elle est partout combattue par la tendance à se reproduire. Pour que l’individualité fût parfaite, il faudrait qu’aucune partie détachée de l’organisme ne pût vivre séparément. Mais la reproduction deviendrait alors impossible. Qu’est-elle, en effet, sinon la reconstitution d’un organisme nouveau avec un fragment détaché de l’ancien ? L’individualité loge donc son ennemi chez elle. Le besoin même qu’elle éprouve de se perpétuer dans le temps la condamne à n’être jamais complète dans l’espace. Il appartient au biologiste de faire, dans chacun des cas, la part des deux tendances » (H. Bergson, Évolution créatrice, op. cit., p. 12). La question simondonnienne de l’individuation, portée au niveau du système technique contemporain, pourrait d’ailleurs être approchée à partir de cette autre remarque de Bergson : « Partout, la tendance à s’individuer est combattue et en même temps parachevée par une tendance antagoniste et complémentaire à s’associer, comme si l’unité multiple de la vie, tirée dans le sens de la multiplicité, faisait d’autant plus d’effort pour se rétracter sur elle-même » (ibid., p. 259).

Enfin, la thématique de la tendance est entièrement solidaire, comme c’est ici évident, de celle de la phylogenèse, dont on verra l’importance capitale dans la compréhension qu’a Leroi-Gourhan de l’évolution technique : « Or, telle est précisément la relation que nous trouvons, dans le monde animal et dans le monde végétal, entre ce qui engendre et ce qui est engendré : sur le canevas que l’ancêtre transmet à ses descendants, et que ceux-ci possèdent en commun, chacun met sa broderie originale. Il est vrai que les différences entre le descendant et l’ascendant sont légères, et qu’on peut se demander si une même matière vivante présente assez de plasticité pour revêtir successivement des formes aussi différentes que celles d’un Poisson, d’un Reptile et d’un Oiseau. Mais, à cette question, l’observation répond d’une manière péremptoire. Elle nous montre que, jusqu’à une certaine période de son développement, l’embryon de l’Oiseau se distingue à peine de celui du Reptile, et que l’individu développe à travers la vie embryonnaire en général une série de transformations comparables à celles par lesquelles on passerait, d’après l’évolutionnisme d’une espèce à une autre espèce » (ibid., p. 23).